Notes from the research frontier

"Research is formalized curiosity. It is poking & prying with a purpose.” Zora Neale Hurston

Testimonials

 

Testimonials from the research frontier is a page where researchers can give an account or tell their story. This is usually a longer format than a traditional blogpost, and can be a personal account about life as a researcher. If you are interested in submitting a testimonial please get in touch.AWrittenTestimonial

The first testimonial is from a guestblogger about research experiences in France:

Voici mon expérience du monde de la recherche. Je ne sais trop de quoi elle peut être représentative, et j’ai tenté de la restituer au mieux, comme je l’ai vécue. Le temps passé me semble offrir une garantie d’objectivité, quoique il faille aussi compter avec l’effet déformant du souvenir, bien sûr.

J’avais vingt-quatre ans. Mes études d’ingénieur achevées nourrissaient mon amertume. Ce qu’il est convenu d’appeler une trajectoire scolaire brillante était pour moi un échec. De mes connaissances, plus ou moins solides, je retirais autant de vanité que de frustration. Je songeais déjà depuis quelques mois qu’il me faudrait passer là-dessus. Lycéen, j’étais lecteur assidu de revues de vulgarisation. Sans avenir à cette époque, je savais seulement qu’il me faudrait assouvir une curiosité béante, que je ne pouvais plus rester à la surface des choses. Je me retrouvai ainsi inscrit en première année de thèse. Ma situation était extrêmement fortuite. Orienté après le baccalauréat au regard de mes bonnes notes bien davantage que dans une quelconque perspective d’avenir, orienté dans une Grande Ecole par le hasard de la réussite à un concours, lui-même préparé, plutôt qu’un autre, pour des considérations de prestige, enfin j’intégrai une équipe de recherche en robotique après avoir été éconduit d’un projet initial plus conforme à mes aspirations et en meilleure cohérence avec mon cursus. Il s’agissait de favoriser une étudiante dont le financement offrait davantage de garanties. Dans ce cas de figure un directeur de recherche peut revenir sur ses promesses, c’est ce que j’apprenais à mes dépends. On avait donc cherché pour moi un lot de consolation. Mon curriculum vitae était plaisant, et je croyais être en mesure de me persuader que ce que l’on me proposait pouvait stimuler mon intérêt. La première année de ma thèse serait financée sur les fonds propres de l’équipe, et les deux suivantes sur des financements afférents à des projets en cours d’élaboration. Il ne semblait pas hasardeux que le laboratoire puisse me financer sur l’ensemble des trois années car il s’engageait à cela auprès de l’école doctorale.

Me voilà donc doctorant dans un département de robotique, nous étions 4 arrivants en cette rentrée de septembre. Mon sujet de thèse était rédigé sur une page, en termes évasifs et alléchants. La principale source bibliographique consistait en une thèse qui avait fait l’objet d’un ouvrage publié, et rien de plus. Je m’étonne aujourd’hui de la faiblesse du corpus qui m’était proposé. Je ne me rappelle aucunement avoir été confronté à la lecture d’articles de revues, mais cela est tellement surprenant qu’il doit s’agir d’un effet de ma mémoire. Je fréquentais néanmoins régulièrement le centre de documentation, à une époque où l’internet n’avait pas encore assis sa domination sur le support papier. C’était une très belle salle, avec des rayonnages bien fournis, et le plus souvent j’y emportais mon ennui et consultais en solitaire, très vainement, de beaux articles qui me faisaient rêver. C’était du papillonnage. Les premiers mois furent assez vides. E., l’un de mes pairs, passa deux semaines à jouer sur son terminal, avachi sur son bureau, passablement désespéré. Pour ma part, je me contentais de tromper l’ennui par des activités diverses, profitant de ce que les horaires du laboratoire étaient très élastiques.

Puis, les entrevues avec M., mon encadrant, s’intensifièrent et permirent de rompre avec la solitude intellectuelle et de fixer quelques objectifs sur un temps court, ce qui est appréciable lorsque l’on a trois longues années devant soi. J’en retiens la bienveillance qu’il me témoignait, et son bon sens qui consistait à me proposer des travaux d’approfondissement sur des sujets que j’évoquais spontanément et qui accrochaient son intérêt. Ne sachant pas trop ce que pouvait être une thèse, j’imaginais que le substrat pouvait en être une somme de connaissances parcellisées qui finiraient par produire du sens. Mais le champ des possibles demeurait trop ouvert. Suite à l’absence criante d’un corpus bibliographique, qui témoignait de la faiblesse du projet dans lequel je m’inscrivais, je m’engageais plus avant dans le foisonnement de la littérature qui était à la portée de ma main. J’ai aujourd’hui le sentiment que ce travail ne m’incombait pas. Le ciblage d’une bibliographie pertinente vis à vis d’une problématique de recherche est une tâche longue. Si l’on entend dire que la première année de thèse est une période de détermination pendant laquelle on définit ce que l’on va faire des deux années suivantes, il n’en reste pas moins que l’inexpérience inhérente à ma fonction de doctorant m’empêchait de voir quels pouvaient être les champs éclairants et féconds vis à vis de la problématique qui m’avait été confiée.

Je passais de nombreuses journées à coder des simulations informatiques. L’ordinateur était au cœur de mon travail comme le sont les cultures cellulaires pour le biologiste. Cela me convenait à merveille, pour plusieurs raisons. D’une part, j’étais effectivement persuadé que du silicium pouvaient naître des connaissances positives sur le monde, fort d’une expérience heureuse d’un travail d’ingénierie que j’avais accompli lors d’un stage de fin d’études. D’autre part, j’appréciais l’aspect ludique du codage, qui me renvoyait à mes jeunes années. J’appréciais aussi le confort psychologique qu’il procurait, l’enfermement dans une tâche qui absorbait toute ma concentration évacuait pour un moment l’angoisse diffuse avec laquelle je vivais. Enfin les simulations fournissaient une source inépuisable de résultats à partir desquels il devenait possible de discuter, ou même d’imaginer une publication. C’était là un point important. Alors que les semaines passées en d’improductives lectures ainsi qu’en efforts davantage assimilables à de l’introspection qu’à de la production de connaissances me remplissaient d’inquiétude sur l’avenir de mes travaux, les résultats issus de mes computations, tout médiocres qu’ils aient pu être, formaient un matériau tangible, une contrepartie honnête au traitement qui m’était versé et que je voyais comme un salaire.

J’étais parvenu, grâce à des circonstances diverses et une certaine dose de chance, à obtenir des vacations d’enseignement, sous la forme de travaux pratiques d’informatique et de travaux dirigés lors desquels j’avais la satisfaction de pouvoir donner des rappels de cours ; je trouvai la position magistrale très gratifiante. J’étais alors amené, pour un temps, à sortir de mon cadre habituel, à rencontrer de nouvelles personnes, à me livrer à de nouvelles tâches qui structuraient mon temps, m’occupaient. Ces moments m’offraient la possibilité de me retourner pour voir un travail accompli, alors que me hantait l’idée de ces journées si vides, de ces fin d’après-midi qui n’en finissaient plus de s’étirer et à l’issue desquelles je fuyais mon bureau dès que la décence le permettait, parfois, au sens propre, en rasant les murs.

Un jour, débarqua des Etats Unis pour un congrès une figure connue de la communauté des chercheurs en robotique, Français d’origine, dont il semblait que la visite soit un honneur. Le monde de la recherche est friand de célébrité, de records. Je m’étonnais que l’on puisse admirer, comme le faisait D., la page personnelle d’un individu qui en sus du nombre de ses publications indiquait ses performances de marathonien. J’y voyais pour ma part davantage un tableau névrotique qu’une source de pâmaison, et cela d’autant mieux que ces névroses étaient aussi, d’une certaine façons, les miennes. Ce monsieur (qui, lui, n’était marathonien pour rien au monde) vint à séjourner fortuitement dans mon bureau, pour la durée d’une fraction d’heure, en attente de je ne sais quoi. Je n’avais rien à lui adresser en dehors d’une conversation polie d’honnête homme, persuadé que j’étais que s’évertuer à animer des casseroles était tout simplement futile. Il prit l’initiative de m’interroger sur mes travaux, mon sujet de thèse. Puis il commença à m’expliquer ce que je devais en faire, dans quelle voie il fallait de je travaille. C’était pour lui une évidence. J’opinai, mais l’écouter ne suffisait pas, il me demanda de prendre des notes tant lui tenait à cœur de ne laisser gâcher l’or qui s’écoulait de sa bouche. Il m’offrit bien autre chose que sa science, une bonne anecdote, une allégorie de la vanité.

Plusieurs occasions de présenter l’état de mes travaux s’offrirent à moi, ou plutôt me tombèrent dessus, après une douzaine de mois dans mes fonctions de doctorant. A chacune, un intense stress s’emparait de moi, explicable par la solennité des amphithéâtres au centre desquels j’étais jeté, par le handicap de mon anglais moyennement assuré, mais surtout, de façon incontournable, par la sensation d’imposture qui m’envahissait, persuadé que j’étais de la faiblesse et des lacunes de ce que je proposais. Une première fois, l’invité d’honneur, expert de rayonnement international, s’enthousiasma devant mon exposé que je découvrais quelques temps plus tard entaché d’une erreur qui le réduisait à néant. Une seconde fois, je fus quelque peu malmené par une partie de l’auditoire, qui trouvait ma prestation bien triviale, à juste titre, et me proposa publiquement un complément de formation sur le sujet, proposition dont la formulation bienveillante en apparence permit à son auteur, je l’imagine, de jouir d’une bonne opportunité d’exercer son pouvoir d’humiliation.

Au début de la seconde année, les crédits furent débloqués pour la suite de mon financement. Ce fut une nouvelle accueillie avec davantage d’enthousiasme de la part des cadres de l’équipe, dont une part importante du travail consistait à récolter des fonds auprès des bailleurs institutionnels, que de la mienne, car je me savais protégé par un contrat doctoral établi pour trois ans. Je ne réalisais pas sans doute tout l’embarras qui aurait découlé d’une situation moins favorable dans laquelle l’équipe aurait été contrainte de me financer sans conditions sur ses ressources propres. Les crédits versés amenèrent O. à développer plus avant le projet sur lequel je m’étais investi pendant un an, notamment en créant un partenariat avec des neurophysiologistes, afin de se conformer aux évocations d’interdisciplinarité qui avaient contribué à faire accepter son financement. Je m’installais alors pour une partie de mon temps de travail dans de nouveaux locaux proches d’un site hospitalier afin de collaborer plus étroitement avec l’équipe associée. Mais j’étais désormais placé dans une situation où il fallait trancher, soit à considérer que je m’impliquais dans les travaux appliqués définis dans le libellé du projet en tirant un trait sur une année de recherches plus théoriques, soit décider que le montage financier qui rendait possible mon travail m’était étranger, et poursuivre ce que j’avais entrepris. Naturellement, selon la personne à laquelle je soumettais mes interrogations, la réponse variait. Je retins dans un premier temps la vision d’un travail de thèse plus théorique, soutenu en cela par S., qui n’avait sans doute pas pris la mesure des changements opérés dans le mode de financement de la recherche.

A la période des évocations matinales, dès le saut du lit, de la vacuité de ma journée à venir, succédait maintenant celle des enthousiasmes velléitaires, stimulés par des apports expérimentaux nouveaux. Je me fixais des objectifs quotidiens dans ces moments privilégiés que peuvent être, finalement, les transports en commun. La rapidité avec laquelle mes idées parvenaient à provoquer l’enthousiasme de mes partenaires et de mes encadrants était à la fois flatteuse et inquiétante. On me fit remarquer, très paradoxalement, la prétention qui était la mienne lorsque je dénigrais mes propres bonnes idées, attendu que je n’avais pas le recul d’un chercheur expérimenté. Cependant, un an plus tôt seulement, on n’avait pas hésité à me confier implicitement la tâche de définir un sujet de thèse, ce qui, pour le moins, nécessite une robuste expérience. Le paradoxe n’apparaissait pourtant aux yeux de personne. En définitive la situation était assez claire : j’étais placé à mi-chemin entre roboticiens dont la culture scientifique, que je partageais, était issue des sciences pour l’ingénieur, donc fortement teintée de formalisme mathématique, et neurophysiologistes, médecins de formation, dont l’approche était avant tout expérimentale. Je devais établir un pont et cela était rendu difficile par la propension de chaque partie à s’illusionner largement des possibilités que pouvait lui offrir l’autre. Ainsi, après avoir travaillé quelque temps sur une piste qui, selon mes propres critères, était prometteuse, M. fut transporté. Il y avait là, selon lui, matière pour une publication. Qui plus est, il prit l’initiative d’organiser deux journées de séminaire autour de la thématique que je proposais, alors qu’il ne s’agissait que d’un embryon. Je m’étonnais de l’énergie déployée autour de cet événement, qui dépassait de beaucoup celle qu’il aurait fallu investir à mon sens en approfondissements scientifiques. Naturellement, quelques mois plus tard, la piste s’avérait nettement moins fructueuse que ce que j’avais espéré. Le modèle que j’avais conçu était difficile à implémenter et, finalement, inadapté. Néanmoins, cette voie m’en ouvrit d’autres, en toute logique scientifique. Il n’en restait pas moins que le séminaire s’organisait sur ces bases bien fragiles, à un horizon de six mois, et cela était à mes yeux une imposture de plus. Les prises de contact s’opéraient bien davantage en fonction des amitiés nouées ici ou là, des opportunités de retour d’ascenseur, qu’au regard de tout intérêt scientifique. J’imagine que cette façon d’envisager les relations professionnelles n’est pas propre à la recherche, mais je restai déçu.

M’inquiétant de plus en plus pour mon avenir à moyen terme, je manifestais le désir de m’engager dans des travaux annexes susceptibles de s’inscrire dans un CV, comprenant bien que tout le reste de ma production n’était que fumée destinée à s’évanouir, en mettant les choses au mieux, dans une thèse médiocre. S. m’orienta alors vers la collaboration avec un industriel qui s’occupait d’embarquer des caméras sur des sous-marins d’observation autonomes. Ce fut un hasard heureux et je m’engageai assez vite dans ce nouveau projet, pour lequel je n’étais pourtant pas financé. J’obtins des premiers résultats encourageants sur ce qui me paraissait une belle étude d’ingénierie. Hélas, je ne savais comment intégrer tout cela à mon agenda, l’horizon des trois ans étant bien trop proche pour décider que là était mon véritable sujet de thèse.

L’article que j’avais soumis fut rejeté. Cela ne fut pas une grande surprise, mais néanmoins j’avais eu besoin de m’illusionner et je restai déçu. M. et S. ne voulurent pas voir à quel point sa rédaction avait été prématurée, et du reste il n’aurait servi à rien qu’ils en conviennent car on ne peut revenir sur le passé. Tout convaincus qu’il était inconcevable de tirer un trait sur six mois de travail, ils m’incitaient à le soumettre ailleurs, dans l’espoir qu’un replâtrage pourrait me valoir une meilleure fortune. Or Les reviewers avaient fini de me persuader que mon travail n’avait ni intérêt ni avenir, et je m’en désinvestissais complètement. Enfin l’idée de soutenir une thèse me devint absurde. Quand j’annonçai à mes encadrant mon intention d’aller vers de nouveaux horizons, ils en furent autant surpris qu’agacés. On me dit qu’il était normal de mal vivre les années de thèse, et je ne pouvais qu’acquiescer à ce propos empreint de cynisme, ayant eu maintes occasions de constater le désarroi de mes pairs. On tenta de me persuader que ma décision me laisserait le goût amer de l’inachevé ; mais pour cela il eut fallu que quoi que ce soit ait commencé. Je démissionnai.

B.E.

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